Gespräch unter Jungmännern / Conversation entre demoiselles
Présentation de l'édition J.A.P.
GIJS MILIUS
Gespräch unter Jungmännern / Conversation entre demoiselles
Cassette audio 2 faces de 20 minutes - DE/FR - avec jaquette réversible.
Édition tirée à 50 exemplaires - septembre 2026
V.O.
Objet anachronique que cette cassette audio réalisée par Gijs Milius éditée par JAP (Jeunesse et Arts Plastiques) cet automne sous le titre de Ein Gespraech unter zwei Jungmaennern / Une conversation entre deux demoiselles. Nostalgie et rembobinage au stylo bic s'imposent à ce support qui vécut son apogée dans les années 80 au milieu desquelles naquit Gijs Milius (1985°).
Rares sont ceux qui aujourd'hui pourront le lire car, déjà, l'objet, produit en 50 exemplaires fait défaut. Ainsi, entre-t-on de plain-pied dans la problématique de cette affaire : la transmission - traduction - transcription, en gros : qu'est-ce qu'un média ? Est-ce une œuvre en-soi ou le simple support physique à l'idée ? The medium is the message, écrit Marshall McLuhan dans le premier chapitre de Understanding Media : the extension of Man en 1964. Puis : Medium is the massage (le médium est le massage), mass age (l'âge des masses), mess age (l'âge de la confusion comme l'on parle de l'âge de pierre ou du bronze) ... Car quel est ici le message ?
L'objet est double face : lorsqu'on lit la première on va à rebours de la seconde et donc, le futur comme la fin d'un coté sont le passé et le commencement de l'autre. Et le tout s'enroule alternativement autour de deux axes juxtaposés dans cette petite boite noire en plastique.
Qu'y entend-t-on ? Face A deux hommes discutent en allemand pendant 19 minutes et 30 secondes. Face B au tour de deux femmes, probablement installées dans une salle d'attente d'un guichet Bpost, de débattre en français. Une oreille attentive remarquera qu'il s'agit d'un même texte dit par des néerlandophones. Première absence: celle à entendre comme la dérive des mots -ils/elles divaguent- qu'est cette mise a distance de la langue maternelle. Celle que nous lègue notre mère.
Si « Au commencement était le verbe » (l'Évangile selon Jean) ici le Logos déraille. La question d'ouverture mal formulée par le premier personnage de cette scène porte en elle toute les contradictions et les peines de l'humanité depuis qu'elle fut chassée du jardin d'Eden : « Je ne sais pas vraiment si je veux bien avoir des enfants ? ».
De cette question posée à soi-même, introspection métaphysique sur la transmission des gènes, nait un dialogue avec le/la second-e qui se sent obligé.e de répondre, de relancer, à la manière d'une Intelligence Artificielle dite génératrice de type GPT.
Le T de GPT, signifie Transformer : c'est l'architecture de réseau de neurones introduite en 2017 dans l'article de recherche co-signé par huit ingénieurs de Google : Attention Is All You Need. Cette architecture est particulièrement efficace pour traiter des séquences de texte en utilisant un mécanisme appelé « attention », qui permet au modèle de déterminer quelles parties d'un texte sont les plus pertinentes pour comprendre ou produire la suite.
Ici, l'attention de l'auditeur comme celle des protagonistes de cette scène relativement médiocre se voit anéantie. L'obsolescence du support de la cassette audio de Gijs Milius rejoint alors celle de la parole qui s'égare dans les technologies qui l'enregistre. C'est aussi lors d'un dialogue, Phèdre, que Socrate se prononce contre l'écriture coupable selon lui de notre perte de mémoire et de l'illusion du savoir : l'écrit dispensant l'esprit de l'effort de compréhension. On perçoit la persistance d'une même crainte, celle qui nous hantent depuis au moins 2400 ans et renait avec l'apparition de chaque nouvelle technologie liée au langage. Imaginons le scandale causé par ces écritures cunéiformes sur les tablettes d'argile. L'intelligence artificielle transparait dans cette conversation, elle se révèle dans l'inanité des propos et dans la dérive du sujet « sur une pente glissante ». Un dé-lire : lire à rebours c'est défaire l'intelligence, terme dans lequel se niche déjà l'erreur de traduction : l'intelligence de l'intelligence artificielle est trop vite traduite de l'anglais intelligence, faux ami qui serait plus juste de qualifier de renseignement ou d'information.
Derrière la question de la procréation traitée par l'absurde, de la transmission et de l'échange, cette oeuvre de Gijs Milius pointe ce qui relève d'un des plus complexe dévoiement de la structure de nos sociétés contemporaine : lorsque la valeur ne réside plus dans la marchandise ni le service rendu mais se crée ex nihilo par l'échange, le transfert de données. Il existe des créateurs de contenu. La qualité de l'objet échangé n'étant plus proportionnelle à sa valeur d'échange puisque seul l'échange a de la valeur. Ainsi l'objet (une cassette audio, du pétrole, etc) ou le service (Bpost) n'est plus nécessaire. Dans un dialogue de sourds ou de fous, le flux, en tant qu'évènement, devient une richesse en-soi.
Nous acceptons volontairement de croire à certains mensonges en suspendant notre incrédulité. Dans la dernière scène du film de Michelangelo Antonioni Blow Up (1966), un couple de mime joue une partie de tennis sans balle ni raquette. Nous donnons nos données, plus ou moins volontairement, les envoyant comme tant de balles de tennis invisible aux data-centers qui alimentent leur puissance de ce vide en nous le retournant.
Lors de ces transferts une simple petite variation, une anomalie ou un défaut d'attention, risque de considérablement faire dévier une trajectoire qui semblait toute tracée. Un chromosome X ou Y, un en plus ou un en moins... Ainsi une petite coquille dans la traduction pourrait faire passer The extensions of Man de McLuhan à l'Extinction des Hommes. De La lutte des enfants (titre d'une exposition de Gijs Milius en 2019) pour l'incarnation, in-carne, vers une vulgaire génération de viande.
L'humour cruel de Gijs Milius, son ironie subtile et décadente nous oblige à nous interroger à notre tour : Quel monde allons-nous laisser à nos IA ?
Texte de Nicolas Bourthoumieux paru dans le n°100 de l'Art Même.
Gijs Milius est né en 1985 à Utrecht (Pays-Bas), il vit et travaille à Bruxelles.
La pratique artistique de Gijs Milius englobe le dessin et la peinture, mais aussi la vidéo, les installations éphémères et les œuvres sonores. Bon nombre de ses œuvres s’articulent autour de la rencontre et de l’échange d’idées, même si la forme finale de ces œuvres peut être très variée.
Parmi ses expositions, notons qu'il a exposé à la Dortmunder Kunstverein; Gaudel de Stampa, Paris; Catherine Bastide, Marseille; Mieke van Schaijk, Hertogenbosch; et aux Etablissements d’en Face à Bruxelles mais également en exposition collective à Guimarães, Vienne; Van Nelle Fabriek, Rotterdam; Espace 251 Nord, Liege; et Charlama contemporary, Sarajevo,...
VITRINE RIVOLI : 690 Chaussée de Waterloo - 1180 Bruxelles
Exposition visible du lundi au samedi de 10:00 à 18:00 du 07.09.26 au 24.10.26
